... Je me déteste. Toujours à m'apitoyer sur mon sort. Cette satané manie. Ai-je au moins une raison ? Ne serait-ce qu'une once de raison...


... Loyaline est assise sur un banc. Elle a froid. Elle sent les os de ses fesses la faire souffrir. Bouger. Il faudrait qu'elle bouge. Mais ne serait-ce pas une preuve de vie ? Pourtant, Loyaline est morte. Elle a quitté la vie, il n'y a que quelques secondes. En théorie, elle est bel et bien vivante. Ses cellules fonctionnent. L'esprit, lui n'est plus là. Depuis qu'il l'a quittée. Depuis qu'il est mort. Le rejoindre ? Réellement ? Il suffit à Loyaline de traverser la rue les yeux fermés. Mais pour cela, il faudrait se lever, et par conséquent bouger. Bien sûr, elle y a pensé. Mourir, en pratique. Comme lui. Le retrouver. Là haut. Dans les nuages. Il lui a bien dit d'être forte. De ne pas pleurer pour lui... Il le lui a dit. Loyaline n'écoute jamais personne. Pas même lui. Ses cheveux sont trempés. Ses joues aussi, mais de larmes. Ce qui lui plait dans ce temps pâle et pluvieux, c'est que personne ne décèle sa peine. Mêlée aux gouttes... Pleurer, c'est tout un art. Il le lui a dit. Loyaline le revoit encore. Cette image qui défile. L'agression. Ces fichus gamins. Ceux qui ne comprennent pas l'importance de la vie. Pour un portable... Un bien matériel. Ils l'ont sauvagement assassiné pour un portable. Elle le revoit refuser, elle le revoit courir. Elle les revoit le rattraper et lui planter ce couteau fatal dans la poitrine, au côté gauche... Mais pire encore, elle se revoit. Il lui avait hurlé de courir, de ne pas s'inquiéter. Il lui avait pourtant dit de ne pas rester là. Elle n'avait pas bougé. Loyaline n'écoute personne. Elle aurait du courir à sa suite. Le sauver. Elle savait bien que son intervention n'aurait servie à rien. Sauf peut-être à mourir aussi. Les gosses avaient sorti son téléphone de sa poche et étaient partis, sans précipitation, dans des éclats de rire qui avaient pétrifié Loyaline. Elle avait enfin avancé, elle s'était même penchée sur ce corps inerte. Après avoir caressé ses longs cheveux noirs, elle avait déposé un dernier baiser sur ses lèvres sans vie. Puis elle l'avait laissé là, incapable de prévenir quelqu'un. Incapable. Dans les films, les survivants hurlent à l'aide, ils interpellent les passants. Il n'y avait personne dans cette rue. Personne à interpeler. Loyaline n'avait rien fait, si ce n'était s'asseoir sur un banc, dans une rue avec de la circulation. Puis il s'était mis à pleuvoir.

... Loyaline aussi avait les cheveux noirs comme de l'ébène. Longs et noirs. Cette ressemblance physique avait toujours amusé les autres. Sa chevelure était semblable à la sienne. Sauf que celle de Loyaline était ondulée. Des belles boucles qu'il s'amusait à enrouler après avoir fait l'amour. Ils formaient un couple parfait. Le couple parfait. Jamais elle n'avait connu d'autre homme avant. Et lui non plus. Ils avaient le même caractère. Entêtés, capricieux, solitaires. Personne ne s'était intéressé à elle. A l'école, personne ne connaissait Loyaline. Jusqu'au jour où il était arrivé dans sa vie. Suite à un déménagement, il avait emménagé à Hypolite. Perdu, nouveau, il s'était dirigé vers la seule camarade qui lui semblait prête à l'accepter. Loyaline n'avait jamais vraiment compris ce qui l'avait poussé à aller vers elle. Pourquoi elle ? Peu importe maintenant. C'était elle, et pas une autre. Depuis ce jour, ils ne s'étaient pas quittés. Ils n'avaient alors que dix ans. Ils connaissaient tout l'un de l'autre, n'avaient aucun secret. Ce ne fut qu'à l'âge de dix-huit ans qu'ils avaient échangé leur premier baiser. Loyaline s'en rappelait très bien. C'était son anniversaire. Elle s'était offerte à lui. Son plus beau cadeau... Lui aussi s'en souvenait. Chaque jour, il y pensait.

... Tristan...

# Posté le samedi 16 septembre 2006 16:12

Modifié le dimanche 17 septembre 2006 04:54

... Je voudrais revenir en arrière... Remonter le temps... Pourquoi je me plains ? Pourquoi je ne peux plus vivre ? Je sais pourtant qu'il y a pire que moi...


... Loyaline a finalement faim. Cette fois, elle va devoir bouger. Elle va devoir survivre. Mais jamais plus elle ne pourra aimer. Elle se lève, trouve une boulangerie et achète une baguette qu'elle dévore. Loyaline est gourmande, et Tristan l'était aussi. Parler de Tristan au passé... Penser à lui à l'imparfait. Comment faisait-elle ? Comment survivait-elle ? Si la vie de Loyaline se résumait en un mot, ce serait : Tristan. Elle avait des parents, mais ils ne s'entendaient pas et elle avait claqué la porte à sa majorité. Avec lui, elle avait pris un appartement. Elle n'avait pas fait d'étude, elle vivait seulement de ses peintures. Loyaline Dumonchet, célèbre artiste peintre. Tristan aimait beaucoup ses parents, ils les voyaient souvent. Mais dès qu'il avait habité avec elle, ils allaient moins souvent leur rendre visite. Loyaline n'est pas quelqu'un de sociable. Il lui épargnait donc de rencontrer le monde extérieur. Ils vivaient dans une bulle. Jamais une dispute entre eux. Chose étonnante. Elle n'est pas facile non plus, ne se laisse jamais faire. Mais avec lui, c'était différent. Avec lui... Elle ne l'écoutait pas plus que les autres, mais Loyaline se sentait prête à tout.

... Elle aurait voulu retourner à ce banc, à quelques pas de la boulangerie. Trop tard, elle devait tirer un trait. Ce banc n'a été son refuge qu'une seule fois dans sa vie, et maintenant qu'elle est morte, elle n'a rien à y faire. Ce banc n'est plus rien. Loyaline marche... Elle marche sans s'arrêter. Une main se pose sur son épaule, et elle sursaute.

... Gaël, leur voisin. Ou plutôt, son voisin maintenant. Qu'est-ce qu'il fait là ? Lui demander ? Certainement pas... Loyaline ne veut pas parler, et encore moins à lui.

... - Loye, il pleut, tu sais.
... - Merci, je suis pas idiote ! Ne m'appelle plus jamais "Loye", t'as compris ?

... Entre ne pas vouloir parler et être obligé de le faire, il y a une différence. Loye... Seul Tristan avait le droit de la surnommer ainsi. Gaël ne représentait rien pour elle. Strictement rien.

... - Oula du calme... Rentre tes griffes. Mais t'as pas de kaway ni rien, viens je te raccompagne, dit-il en lui prenant la main.
... - Non mais ça va ? Je connais le chemin, je peux rentrer seule. Fiche-moi la paix Garica !
... - Punaise mais t'es gavante... Elle est où ton ombre ? T'es pas avec ? Bon sang, c'est du jamais vu !

... Gaël n'était pas méchant, mais quand on le cherchait, on le trouvait très facilement. L'ombre... C'est comme ça qu'il appelait Tristan. Parce qu'ils étaient inséparrables, parce qu'ils n'allaient pas l'un sans l'autre. Tristan ne l'aimait pour ainsi dire pas du tout. Il l'avait vu à plusieurs reprises lorgner le bas du dos de sa petite amie. Personne ne pouvait regarder Loyaline en sa présence. Et encore moins son derrière.

... - Espèce de connard... murmura-t-elle avant de s'enfuir en courant.

... Elle atteint le petit immeuble avant que Gaël ne la rattrape. Il court encore, loin derrière elle, cet idiot. Loyaline sort ses clés, ouvre sa porte et s'enferme rapidement. Quelques minutes plus tard, elle l'entend hurler de lui ouvrir. Et pourquoi le ferait-elle ?

# Posté le dimanche 17 septembre 2006 04:59

Modifié le dimanche 17 septembre 2006 07:34

... Je ne veux pas répondre. Je ne veux plus parler. Je ne veux plus vivre. Je me déteste... Mais pourquoi je n'ai rien fait ? Il a quitté la vie devant mes yeux.

... Loyaline rouvre les yeux. Couchée au bas de sa porte, elle s'était visiblement endormie. Combien de temps était passé depuis sa mort ? Loyaline aurait du être prise de remords : personne, excepté elle, n'était encore au courant. Elle doit appeler la police. Elle doit appeler les parents de Tristan. Non, elle ne fera rien. Elle se frotte les yeux puis se relève enfin. Un moment d'hésitation. Au final, elle ouvre sa porte, sort dans le couloir et frappe à l'appartement voisin. Un Gaël encore endormi, les traits tirés - mais ce n'est rien comparé à Loyaline - vint lui ouvrir.

... - J'hallucine Loyaline ! T'as vu l'heure ? Merde, moi je dormais.

... Elle avait commençé à faire demi-tour. Quelle stupide idée que d'aller lui demander de l'aide. Il faut un peu de temps à Gaël pour comprendre que le geste de sa voisine doit être désespéré. Jamais elle n'avait toqué à sa porte avant. Il sort à sa suite, lui attrape le bras et la retourne face à lui.

... - Alors tu me racontes ? Pourquoi tu viens ? Qu'est-ce qu'il se passe ?
... - Rien, c'est bon. Une erreur Garica.
... - Oh pitié, pas maintenant. Entre !

... Loyaline se résigne. De toute façon, elle n'a pas d'autre choix. Elle s'installe sur le canapé qui lui sert de lit.

... - Ben vas-y, te gêne pas surtout ! maugréa-t-il en se grattant la tête.
... - Quoi ? J'aurais du attendre que tu me dises "assis-toi" ?
... - Dis-moi miss... T'es venue pour quoi au juste ?

... Loyaline marque un temps d'hésitation. Finalement, est-ce une si bonne idée ?

... - J'ai un problème. Un problème grave.
... - Laisse-moi deviner... Vous avez rompus ? demanda Gaël avec un petit sourire.
... - Tristan est mort.

... Gaël ne semble pas vraiment réaliser. Il la regarde, il a presque envie de rire. Mais qu'est-ce qu'elle raconte ?

# Posté le dimanche 17 septembre 2006 07:41

Modifié le dimanche 17 septembre 2006 14:46

... Plus je me le répète, plus je m'en veux... Je l'ai vu, je n'ai rien fait. Je l'ai vu, je n'ai pas bougé. Je n'ai pas essayé. Je suis si seule maintenant. L'un sans l'autre, la vie devient invivable.

... - Pourquoi tu fais cette tête Garica ?
... - Parce que c'est impossible ! souffla Gaël en secouant vivement la tête, comme pour se remettre les idées en place.
... - Et puis-je savoir pourquoi tu penses ça ? demanda Loyaline, vexée.
... - Tu ne pleures même pas...
... - Il y a des choses tellement dures qu'elles se passent de larmes !

... Il ne parait pas convaincu par cette explication. Pourtant c'est la vérité. Aussi, Loyaline ne réalise pas. Une sorte de déni s'est installé autour d'elle.

... - Garica, j'voudrais juste que tu te rendes à l'impasse des Vignerons. Téléphone à la police. Le corps est là-bas. J't'explique rapidement, et je ne le répéterai pas. Cinq gosses l'ont tué avec un couteau simplement parce que Tristan a refusé de leur donner son portable. Il m'a dit que courir dans l'autre sens mais j'ai pas bougé. J'ai vu toute la scène. J'ai pas bougé, Garica !
... - C'est bon, calme-toi... Je... Je vais m'en occuper. Tu peux rester là si tu veux... Allonge-toi.

... Sans un mot de plus, il va prendre une douche à la salle de bain puis il s'habille. Quand il quitte l'appartement, Loyaline est déjà endormie. Gaël imagine qu'elle est en plein cauchemar. Il pourrait rester un peu auprès d'elle mais ne s'en sent pas la force. De toute façon, ils se détestent.

# Posté le dimanche 17 septembre 2006 14:51

Modifié le lundi 18 septembre 2006 13:00

... J'en peux plus... Les cauchemars se succèdent. Je revois la scène sans arrêt. Les images défilent. Seconde après seconde. Je revis tout le film. Mais pourquoi ? Pourquoi lui ?


... Un douce odeur de chocolat chaud parvient au nez de Loyaline. Elle ouvre enfin les yeux, et découvre Gaël feuilletant un magazine. Elle s'était blottie dans les draps encore chaud de la nuit du propriétaire du canapé-lit. Son odeur était imprégnée. "Même parfum que Tristant" songe, non sans nostalgie, Loyaline. Elle s'assit, enlève les draps et regarde sur la table. Une tasse encore fumante.

... - Délicate attention, dit-elle en la prenant dans ses mains, et la portant à sa bouche.
... - Tu me demandes pas ? questionne-t-il, assez perplexe du comportement de la jeune femme.
... - Non. Je sais que tu n'attends que ça. Te fais pas prier.
... - T'es vraiment bizarre Dumonchet. Bon alors, j'ai appelé les flics. J'me suis rendu sur les lieux du crime. Il baignait dans son sang... C'était vraiment écoeurant. J'me demande encore comment t'as pu le laisser comme ça... ajoute-il avec une nuance de dégoût dans la voix. Ils m'ont posé pleins de questions et évidemment, vu que t'es en mesure de leur répondre, tu vas au commissariat à midi. Soit, dans une heure. Donc, tu vas te changer et je t'y emmène.
... - J'croyais t'avoir dit qu'il était hors de question que je répéte l'histoire, s'énerve-t-elle en reposant bruyamment la tasse. T'as qu'à leur dire que je suis en état de choc. Ce qui est d'ailleurs le cas.
... - Fais-le pour lui. T'as pas envie que ces mioches soient punis ?

... Loyaline le regarde. Elle ne le voit plus vraiment, son visage lui apparait flou. Il ne comprend pas.

... - Putain Garica ! Ca me le raménera pas ! J'en ai plus rien à foutre maintenant ! Qu'ils crèvent, qu'ils vivent... Qu'ils continuent comme ça ! J'm'en fous, j'm'en fous.
... - Donc tu vas continuer à te voiler la face ? A faire comme si de rien ?
... - Non. Je vais crever aussi. Voilà tout, explique Loyaline en se levant.
... - T'es pas sérieuse... Où tu vas ? Chercher des affaires ? Tu reviens après, et moi j't'emmène.

... Loyaline ne prend pas la peine de répondre. Puisqu'il ne comprend toujours pas, elle ne va pas s'acharner à lui expliquer en long et en large. Plus rien n'a d'importance. Surtout que Gaël n'en a jamais eu.

# Posté le lundi 18 septembre 2006 13:08

Modifié le mardi 19 septembre 2006 15:52